Glace et Homme


/ samedi, avril 10th, 2021

Les glaces constituent l’un des milieux (biotopes) géants de la planète, avec les déserts ou les océans.  Les zones glacées sont considérées comme des milieux extrêmes dépassant l’homme par leur puissance. Pourtant, nous redécouvrons leur nature fragile et transitoire.
Au-delà de ses caractéristiques physiques, en géographie humaine, la glace constitue un milieu vivant qui fait partie intégrante de notre histoire : l’évolution du genre homo et ses déplacements à travers les continents ont été affectés par l’alternance de périodes d’avancée des glaces et de réchauffement. Monté des régions chaudes, l’homme est parvenu à s’acclimater à la rigueur du pôle jusqu’à s’y implanter durablement, probablement au dernier millénaire avant notre ère.

L’homme n’a jamais porté un regard neutre sur la nature au sein de laquelle il vit. Toutes les traditions autochtones témoignent des affects puissants que la nature suscite dans l’imaginaire humain. Il n’y a pas de nature « en soi » ; l’homme vit au sein des représentations qu’il s’en fait.
La glace est porteuse d’une symbolique riche et évocatrice. La blancheur des neiges éternelles, l’immensité des calottes glaciaires ont puissamment stimulé les interprétations mythiques traditionnelles. Elles sont souvent qualifiées de « sanctuaire » (inaccessibilité, virginité des cimes, territoire réservé aux Divinités, etc.) La faune peuplant ces régions glacées fait l’objet d’un intérêt et d’un attachement particulier.
Les rapports complexes de l’homme avec ces milieux extrêmes ont nourri plusieurs courants littéraires : qu’il s’agisse des sagas du Grand Nord imprégnées de traditions chamaniques ou de l’écho du mythique royaume de Thulé ; des narrations de voyage mettant en scène la précarité de l’homme vivant de la pêche au harpon et de la transhumance des rennes. Ou encore des récits de cordées affrontant les parois vertigineuses des glaciers. Enfin, le nombre de romans policiers contemporains se déroulant dans le décor de la nuit polaire est impressionnant…

La fonte des glaces nous intéresse à divers titres. Je mentionnerai ici deux ou trois aspects de cette problématique contrastée.
Elle préoccupe d’abord les experts qui cherchent encore comment interpréter les variations d’avancée et de recul des glaces selon les régions (dans la zone antarctique par exemple). A tout le moins, avouons que la dynamique dissipative complexe réglant les composantes des divers climats terrestres échappe encore à la compréhension scientifique…
La fonte des glaces préoccupe également par ses répercussions sanitaires et économiques. A l’heure où les pandémies affolent les populations, les sols gelés fondant avec le réchauffement et l’exploitation minière de couches auparavant inaccessibles pourraient libérer dans l’environnement des agents pathogènes inconnus.  En montagne, la fonte des glaces transforme les paysages. Partout, l’avancée ou le recul de la glace modifie le milieu, impacte la répartition de la faune et de la flore, affecte les économies locales et entraîne des mouvements migratoires parmi les populations autochtones.
C’est devenu une banalité de dire que le changement climatique affectera le découpage des territoires que la terre et l’eau se disputent depuis des millénaires. Mais la banalité de la montée des eaux constitue déjà la réalité quotidienne de millions de personnes ! Au Bangladesh, par exemple. Je m’arrête un instant sur sa description pour illustrer le propos : le 9ème pays le plus peuplé au monde, avec 160 millions et demi d’habitants, est appelé « le pays de l’eau  ». N’oublions pas que le golfe du Bengale est en forme d’entonnoir et que plus de 90 % du pays est occupé par un delta. On pourrait s’imaginer que ce pays tropical arrosé par la mousson ne serait pas concerné par la fonte des glaces. Pourtant, le changement climatique impacte fortement l’Himalaya : il se traduit par la déforestation des pentes et par l’apport d’eau et de sédiments générés par la fonte du glacier. La majorité du Bengladesh est soumise à un équilibre précaire entre la submersion marine et l’érosion dévalant les pentes de l’Himalaya.
Les catastrophes naturelles, telles que des inondations, des cyclones tropicaux, les tornades et les raz de marée touchent le pays pratiquement tous les ans. Le phénomène d’inondation est accentué par le régime de dégel du glacier. En 1998, l’inondation fut particulièrement dévastatrice, du fait de pluies de mousson intenses associées à un dégel abondant dans l’Himalaya. 66 % du pays était sous l’eau . Mille personnes sont mortes et 30 millions se sont retrouvées sans abri ; 50 km2 de terre furent détruits et 11 000 km de routes sévèrement endommagées ou complètement détruites… Actuellement, la population se lave, cuisine, boit de l’eau salée. Au niveau sanitaire, la dégradation du milieu se traduit par des maladies de peau, des diarrhées, des problèmes artériels ou encore des cancers. Un tiers du pays sera concerné d’ici 2050 par la salinité de l’eau .

Dans le grand nord enfin, la fonte de la glace est à l’origine d’intenses conflits géo-politiques entre les pays riverains et leurs alliés. Dans cette zone, la débâcle aiguise les appétits : elle est une promesse d’annexion de nouveaux territoires et de leur sous-sol minier, de nouvelles ressources halieutiques et surtout d’un droit d’accès aux futures routes maritimes…

La fonte des glaces revêt donc des aspects contradictoires : selon le point de vue adopté, elle peut être catastrophique (l’élément ancestral se dérobe, le sanctuaire disparaît, les eaux montent)… A contrario, la fonte des glaces fait naître un fol espoir d’enrichissement et de puissance, les deux moteurs de l’imaginaire des nations modernes soumises au Dieu Moloch de l’économie.
Bien qu’elle n’illustre qu’un aspect des menaces géophysiques et climatiques qui pèsent sur la planète, l’image de glaciers s’effondrant dans la mer laisse difficilement indifférent !
Nous devons faire de toute urgence des choix stratégiques afin de minimiser les menaces qui pèsent sur la planète. N’hésitons pas à utiliser la symbolique des images à cet effet. Celle de glaciers qui fondent bénéficie d’un potentiel symbolique mobilisateur, capable de sensibiliser les consciences !

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